Tient, voilà un lieu que je reconnais vaguement : route mal entretenue, petites maisons délabrées, mais pas un chat. Étrange. Je passe rapidement. J’arrive à la hauteur d’un long bâtiment gris et lugubre. On dirait une prison. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’impression d’y être déjà entré. J’accélère, je file à toute allure pour quitter au plus vite cet endroit. Une grande courbe contourne la structure. Je la prends à toute allure. Soudain, une impulsion m’incite à freiner sec. J’applique les freins de toutes mes forces. Ma voiture s’immobilise juste devant un cheval immense qui se cabre immédiatement en hennissant. C’est une bête magnifique. Sur le cheval, un homme au regard noir se tient bien droit et m’observe. Vêtu d’un tailleur impeccable, il a un sourire malicieux. Il ri, se détourne et part à toute allure. Je prends une pause et observe le cavalier sur sa monture disparaissant à l’horizon. Je ne sais pas qui est cet homme exactement, mais je sais que c’est mon ennemi; je le sais au plus profond de mon âme.
A contrecœur, je continue mon chemin. Ici, les routes sont mieux pavées et les terrains plus propres mais ces maisons en rangées se ressemblent toutes. Il n’y a toujours personne. Je traverse un passage à niveau, puis une autre courbe. Encore des maisons plus belles et plus grosses, mais toute cette richesse dans une région aussi dénuée de vie me bouleverse. Ce n’est rien à côté de ce qui m’attend un peu plus loin : voici une zone résidentielle aux constructions somptueuses. Manoirs et villas richement décorées se succèdent à un rythme effréné car je file de nouveau à toute allure, cette peur inexplicable reprenant le dessus. Tout à coup, j’avise un obstacle au beau milieu du chemin qui m’oblige à stopper net. Un homme est étendu sur le sol devant mon auto. C’est mon cavalier de tantôt sans sa monture. Il m’aperçoit, se lève, titube jusqu’à mon véhicule. Il est visiblement très faible, sale et ses vêtements sont en lambeaux. Il s’approche de ma portière et tel un mendiant il tend la main, paume ouverte vers le haut. Ses yeux m’implorent. Je le regarde avec compassion et je comprends qu’il veut de l’argent, mais malgré ma nature généreuse je ne lui en donnerai pas. C’est alors que je remarque avec effroi ce que mes yeux n’avaient pas vus – ou n’avaient pas voulus voir : quatre gigantesques hôtels à côté de moi qui longent la route. J’aperçois alors un petit chien qui se promène fièrement, la tête haute, le long des bâtiments. Il est propre et son pelage est luisant. Il nous regarde avec dédain, moi et l’autre, et continue sa route gaiement.
Et d’un seul coup, je n’ai plus d’auto. Plus rien en fait. Je me retrouve moi aussi comme un mendiant. J’ai faim, j’ai soif, mais au moins je comprends enfin ce qui se passe: je viens de perdre cette partie de Monopoly, je suis ruiné.